Kiné Lam, Def Mama Def et Kya Loum ont chanté à la cérémonie d'ouverture des JOJ Dakar 2026. Derrière leurs chants, il y a un royaume qui a dit non, une grande griotte et une génération qui prend sa place.
Le 31 octobre 2026, au stade de Diamniadio, l'Afrique accueillait pour la première fois des Jeux olympiques. Ce soir-là, au milieu des danseurs, des tambours et des lumières, trois voix de femmes ont porté l'histoire. Une cantatrice qui chante un refus vieux de plus d'un siècle. Un duo qui fait danser la tradition sur l'amapiano. Une chanteuse qui entonne l'hymne national habillée comme une légende. Voici leur portrait, et ce qu'il y a derrière.

Dans le récit de la cérémonie, L'Envol de Sitoé, Alkebulan est la mère : l'Afrique d'hier, l'ancien nom du continent. Et sa voix, c'est celle de Kiné Lam, l'une des grandes cantatrices du Sénégal.
Quand Alkebulan entre dans le stade sur son cheval blanc, guidée vers la scène cérémonielle, c'est le chant de Kiné Lam qui lui ouvre le chemin. Autour d'elle : les tambours, un tambour-major, la cour d'Alkebulan et une cinquantaine de danseurs qui exécutent des danses traditionnelles sénégalaises. Kiné Lam apparaît drapée d'un grand boubou doré, la tête couverte, de longs colliers sur la poitrine, les bras grands ouverts vers le public.

Ce qu'elle chante n'est pas une chanson ordinaire. C'est « Ñaani bañ na » (on l'écrit aussi Niani bagn na), réarrangé pour la cérémonie par le compositeur Iss 814. En wolof, la phrase veut dire : « le Niani a refusé ».
Le Niani était un ancien royaume de l'est du Sénégal, dans l'actuelle région de Tambacounda, autour de Koumpentoum. Il a été fondé par les Camara, des guerriers venus du Mandé. Au XIXe siècle, son roi, Mansa Kimintang Camara, a fait de Ndoungoussine sa capitale et sa forteresse.

La tradition raconte que même Lat Dior, le célèbre roi du Cayor, s'est heurté au refus du Niani : quand il a voulu y imposer son autorité ou y lever l'impôt, Kimintang Camara lui a opposé un « non » sans détour. Et quand des troupes britanniques ont voulu faire plier le royaume, ses guerriers les ont repoussées jusqu'au fleuve Gambie.
Alors les griots ont chanté : Ñaani bañ na. Le Niani a refusé. La formule a dépassé l'histoire locale pour devenir, dans tout le Sénégal, une manière de dire que l'honneur, c'est aussi savoir dire non. Elle a été portée par de grands griots comme Samba Diabaré Samb, puis reprise par Idrissa Diop et Cheikh Lô.
À noter : les détails de cette histoire (dates, adversaires, déroulé des batailles) varient selon les récits. Elle nous arrive d'abord par la tradition orale et les griots. Nous avons gardé ici ce que les sources recoupent.
Quelques jours après la cérémonie, sur la radio RFM, Kiné Lam a résumé ce qu'elle avait voulu transmettre :
Nous devons être fiers de notre culture.
— Kiné Lam, sur RFM
Elle a ajouté qu'il faut transmettre notre culture aux générations futures, et qu'il ne faut pas copier les autres, mais valoriser ce qui nous appartient. Chanter Ñaani bañ na devant le monde entier, c'était exactement ça.

Def Mama Def (on l'écrit aussi Defmaa Maadef) est un duo de deux femmes.


Le duo est né en 2022, révélé au Dakar Music Expo. Leur directeur artistique, Baay Sooley, ancien membre de Positive Black Soul, a construit leur style jusqu'aux tenues de scène.
Leur idée : faire le pont entre la nouvelle génération et les musiques du Sénégal. Elles mélangent :
Dans « Kalanakh », elles posent même le sabar de Doudou Ndiaye Rose, le légendaire maître-tambour, sur une structure amapiano, malgré des tempos qui n'ont rien à voir. Le titre a lancé une tendance TikTok chez les jeunes femmes.
Leurs autres titres disent la même chose : « Jigeen » (« femme » en wolof) encourage les femmes à prendre leur place dans la société ; « Dieuredieuf » (« merci ») a d'abord été dédié aux Lions après leur victoire en Coupe d'Afrique.
Sur la scène de la cérémonie, l'une porte du blanc, de longues locks et une coiffe rouge sculptée ; l'autre un ensemble bleu roi, un turban rouge et un grand collier doré. Rouge, blanc, bleu et or : une tradition réinventée, exactement comme leur musique.
On ne revendique plus, on prend.
— Defa, à Pan African Music
Mamy Victory le dit autrement : la nouvelle génération oublie d'où elle vient. Leur musique est là pour le lui rappeler. Le duo est aujourd'hui finaliste du Prix Découvertes RFI 2026.

Kya Loum, de son vrai nom Rokhaya Loum, est chanteuse, autrice et compositrice, basée à Dakar. Sa musique navigue entre afro-pop, soul, blues et jazz. Elle a été révélée en juin 2014 en remportant Music Explorer, un concours télévisé de la chaîne France Ô.

Ce soir-là, c'est elle qui a chanté l'hymne national du Sénégal, pendant que le drapeau montait dans le ciel de Dakar. Un hymne dont les paroles ont été écrites par Léopold Sédar Senghor, sur une musique d'Herbert Pepper, et qui commence par ces mots :
Pincez tous vos koras, frappez les balafons.
— Hymne national du Sénégal

Regarde sa tenue : le grand boubou vert et or, le turban, les lunettes noires, les longs colliers. Un clin d'œil à Yandé Codou Sène.

Née en 1932 à Somb, dans le Sine, Yandé Codou Sène était une chanteuse sérère, griotte officielle du président Léopold Sédar Senghor. Elle chantait dans la vieille tradition sérère, et elle a inspiré Youssou N'Dour. Elle a pourtant attendu ses soixante ans passés pour enregistrer : Gainde, avec Youssou N'Dour, en 1995. Elle s'est éteinte en 2010 à Gandiaye. Voir son style revenir, porté par une chanteuse d'aujourd'hui pendant l'hymne national, c'est une façon de dire que nos anciennes sont toujours là.
Les costumes de la cérémonie d'ouverture ont été pensés par des talents sénégalais, dont Maguette Guèye, Khadija Ba et Selly Raby Kane. Sur scène, le boubou, le turban, le pagne et les parures ont dialogué avec des coupes et des matières d'aujourd'hui. Les tenues des trois artistes racontaient, chacune à sa manière, la même chose que leur musique.

Un royaume qui a dit non. Une griotte qui inspire encore. Un duo qui invente demain. Kiné Lam, Def Mama Def et Kya Loum nous rappellent une chose simple : notre héritage n'est pas derrière nous. On le reçoit, on le porte, et on le transmet.
À toi, maintenant, de le faire chanter.
Cette série, je l'ai écrite, montée et mise en son moi-même. Je prépare une formation pour te montrer toute la méthode.
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