Derrière le nom de la petite fille de la cérémonie, il y a une héroïne de Casamance. Derrière la graine qu'on lui confie, il y a un savant. Et derrière la flamme, une phrase que toute une génération devrait retenir.
Dans la Partie 1, on a rencontré Alkebulan, la reine mère, et son fils Keb. Il manquait la troisième génération, celle à qui toute la cérémonie s'adresse : Sitoé. Une petite fille en robe verte, qui traverse le spectacle comme on traverse une vie. On lui montre son pays, on lui confie une graine, on lui pose une question. Et à la fin, c'est elle qui porte la lumière.
Quand on donne un nom en Afrique de l'Ouest, on ne choisit pas seulement un son. On choisit quelqu'un dont l'enfant portera l'histoire. En appelant la petite fille Sitoé, la cérémonie a choisi Aline Sitoé Diatta.
Aline Sitoé Diatta est née vers 1920 (les sources hésitent entre 1910 et 1920) à Kabrousse, en Basse-Casamance, dans une famille diola. Jeune femme, elle travaille comme docker à Ziguinchor, puis comme domestique à Dakar. C'est là, selon les récits, qu'elle entend une voix qui lui demande de rentrer chez elle. Elle tombe malade, reste boiteuse, et retourne en Casamance.
De retour à Kabrousse, elle devient une figure religieuse : elle rétablit la semaine diola de six jours, prône le retour aux traditions, et les foules viennent l'écouter.
Nous sommes pendant la Seconde Guerre mondiale. L'administration coloniale réclame des impôts, du riz, des hommes pour l'armée, et pousse à cultiver l'arachide plutôt que le riz qui nourrit les familles. Aline Sitoé Diatta appelle les siens à refuser.
Le 8 mai 1943, des soldats ouvrent le feu près de chez elle. Pour éviter d'autres morts, elle se rend. Elle est déportée, de prison en prison, jusqu'à Tombouctou, au Mali. Elle y meurt en 1944, sans doute des suites de mauvais traitements.
Une jeune femme, face à toute une administration coloniale. Et elle a dit non.
Aujourd'hui, son nom est partout au Sénégal : sur un navire qui relie Dakar à Ziguinchor, sur des écoles, dans les chansons. Et désormais, sur la piste d'un stade olympique.
Dans le spectacle, Keb, le fils d'Alkebulan, devenu père, prend sa fille par la main et lui montre le pays tel qu'il est. Pas une carte postale : le vrai Dakar.
Sandaga, le grand marché. Colobane, ses friperies et ses débrouillards. La Médina. Pikine. Jusqu'aux charrettes qui livrent la marchandise et aux vendeurs de café qui servent les travailleurs dès l'aube.


Ce choix est fort. Dans une cérémonie olympique, on aurait pu ne montrer que le prestige. Le Sénégal a montré ses gens, ceux qui se lèvent tôt et font tourner la ville. L'Afrique d'aujourd'hui, ce sont eux.

Puis vient l'un des moments les plus forts de la soirée. Des jeunes en blouse blanche de laboratoire entrent sur la piste. C'est un hommage à Cheikh Anta Diop, le savant sénégalais qui a consacré sa vie à démontrer que l'Égypte ancienne était une civilisation africaine.
Les scientifiques s'approchent de Sitoé et lui confient une graine, avec ces mots :
Tout notre savoir est dans cette graine.

Une graine, ça ne sert à rien si on la garde dans sa poche. Il faut la planter, l'arroser, attendre. Le message est clair : le savoir de nos aînés est un héritage, mais c'est à la nouvelle génération de le faire pousser.
Et les scientifiques ajoutent un conseil, un proverbe que l'on entend dans toute l'Afrique de l'Ouest :
Si tu ne sais plus où tu vas, retourne d'où tu viens.
Cheikh Anta Diop mérite bien plus qu'un paragraphe. On lui a consacré tout un épisode : la Partie 3, le secret du Carbone 14.
360 danseurs se placent sur la piste et forment, vue du ciel, la carte de l'Afrique. Tout le continent, dessiné par des corps.

Sitoé, devenue grande, arrive au temple. La prêtresse lui demande la phrase secrète, celle qui ouvre le passage. Sitoé répond :
La flamme n'appartient à personne. Elle appartient à tous les peuples.
C'est sans doute la phrase la plus importante de la soirée. Elle dit ce que sont les Jeux olympiques : un bien commun. Et elle dit ce que l'Afrique voulait affirmer en les accueillant pour la première fois : nous ne venons pas demander une place, nous venons partager la lumière.
La flamme passe alors de main en main, jusqu'à Abdourahmane Marième Sy et Aïcha Diop, qui allument la vasque olympique.

Hier, aujourd'hui, demain. Une grand-mère qui a mis le monde au monde. Un père qui montre son pays tel qu'il est. Une petite fille qui porte le nom d'une résistante et reçoit la graine d'un savant.
Ce soir-là, l'Afrique a raconté son histoire au monde. Et elle l'a racontée à ses propres enfants.
Pour aller plus loin, trois noms à creuser : Alkebulan, Aline Sitoé Diatta, Cheikh Anta Diop.
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