Pendant la cérémonie, une moto a traversé la piste avec un crâne de zébu sur le guidon. Beaucoup l'ont vue passer. Peu savaient d'où elle venait. Elle vient de 1973, et d'un film qui a fait le tour du monde, Touki Bouki.
⚠️ Attention, cet article dévoile des scènes clés du film, y compris la fin. Si tu ne l'as jamais vu, regarde Touki Bouki d'abord (il a été restauré et circule en version remasterisée), puis reviens lire.
Le 31 octobre 2026, au milieu de la cérémonie d'ouverture des JOJ Dakar 2026, une moto a traversé la piste. Sur son guidon, un crâne de zébu, avec ses grandes cornes. Pour beaucoup de spectateurs, c'était un beau décor. Pour les amoureux de cinéma, c'était un clin d'œil immense. Cette moto vient de 1973, d'un jeune homme de Colobane et de son premier long métrage : Touki Bouki.


Djibril Diop Mambéty naît le 23 janvier 1945 à Colobane, à Dakar. Il se fait d'abord connaître avec deux courts métrages, Contras' City et Badou Boy. En 1973, avec presque rien et sans un franc de la France, contrairement à beaucoup de films ouest-africains de l'époque, il tourne son premier long métrage. Le budget est d'environ 30 000 dollars, en partie apporté par l'État sénégalais.
Ce film, c'est Touki Bouki. En wolof, le titre veut dire « le voyage de la hyène ». La hyène, dans les contes, c'est l'animal rusé, affamé, qui rôde. Tout un programme pour deux jeunes prêts à tout pour partir.
Le film s'ouvre sur un enfant qui mène ses zébus, et il se referme sur la même image. Pour certains critiques, cet enfant, c'est Mory, le héros : un bouvier devenu citadin, monté à Dakar.

Regarde ce montage : Mory tient sa corde de bouvier… puis un zébu… puis sa moto, des cornes sur le guidon. Comme si sa moto était devenue son animal. Son troupeau. Les racines qu'il emporte partout.

À l'arrière de la moto, une croix en fer que des critiques identifient comme une croix dogon, un symbole sacré venu du Mali. Sur une simple moto, Mambéty a posé toute une mémoire africaine.

Mory et Anta, sa compagne, n'ont qu'un rêve : Paris. Ils s'y voient déjà, élégants, admirés, revenus au pays en héros. Pour partir, ils sont prêts à tout : ruser, voler, tricher.

Mambéty filme ce rêve avec humour et tendresse, mais sans naïveté. Le Paris qu'ils imaginent ressemble plus à une chanson qu'à une ville réelle. Le film pose une question qui parle encore à beaucoup de jeunes aujourd'hui : est-ce que la réussite est forcément ailleurs ?
Le jour du départ arrive. Le paquebot est à quai. Anta embarque.

Puis le meuglement des zébus se mêle à la sirène du bateau. Et Mory renonce. Il fait demi-tour et court vers sa moto. Il la retrouve brisée, les cornes cassées. Anta part seule. Mory reste.

Le film ne dit pas pourquoi. Il montre seulement que rêver d'ailleurs peut nous faire oublier qui nous sommes. Et que les racines ont une voix, qu'on entend parfois au dernier moment.
Ce film fait avec peu de moyens a eu un destin immense :

Mambéty a ensuite réalisé Hyènes (1992), Le Franc (1994) et La Petite Vendeuse de Soleil, sorti après sa mort. Il est mort le 23 juillet 1998 à Paris, à 53 ans.
Le 31 octobre 2026, la moto à cornes est revenue. Intacte.
Le même soir, la cérémonie transmettait à la jeunesse ce proverbe : si tu ne sais plus où tu vas, retourne d'où tu viens. (On l'a raconté dans la Partie 2.)
On y voit un écho. En 1973, la moto de Mory finissait brisée, symbole d'un jeune homme déchiré entre ici et ailleurs. En 2026, elle est réparée, debout, et elle roule sur la piste olympique de son propre pays.
Le rêve d'ailleurs peut laisser place à la fierté d'ici.
Ton rêve n'a pas besoin d'être ailleurs. Il peut commencer là d'où tu viens.
Ce soir-là, deux voix portaient ces racines : Kiné Lam, la voix d'Alkebulan, et Kya Loum, la voix de l'hymne national. Vous avez été nombreux à demander leur histoire. Elle est dans la Partie 5 : Trois voix de femmes.
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